Le problème, ce n’est pas le style. C’est le regard.
Plus je m’abreuve d’images de mode, plus je m’habille mal. Depuis quelques temps, m’habiller est devenue compliqué. Souvent en mal d’inspiration devant mon placard, je me sens triste, nulle et fini par enfiler un jean et un tee-shirt à défaut d’être parvenue à un résultat plus ludique, et joyeux. Ma créativité, mon inspiration se font…
Plus je m’abreuve d’images de mode, plus je m’habille mal. Depuis quelques temps, m’habiller est devenue compliqué. Souvent en mal d’inspiration devant mon placard, je me sens triste, nulle et fini par enfiler un jean et un tee-shirt à défaut d’être parvenue à un résultat plus ludique, et joyeux. Ma créativité, mon inspiration se font la malle, embarquant par la même occasion ma confiance en moi.
Je me suis pourtant toujours nourrie d’images. D’images de mode plus précisément. Google Images, Tumblr, WeHeartIt… des heures et des heures de recherches, de scroll et de likes sur ces plateformes. Instagram, Pinterest et Tiktok ont depuis pris le relai et globalement on voit les mêmes silhouettes constamment. En ce moment par exemple, c’est layering, maximalisme, volume avec des détails qui rendent la silhouette plus nette : plaquage, make up on fleek, chaussures à bouts pointus.
Estimer avoir un style et ne pas se considérer comme obsolète alors que vous ne faites pas grossir votre garde-robe plus de 2 ou 3 fois par an est très compliqué. On consomme des silhouettes extrêmement peu diversifiées, les outfits sont de plus en plus travaillés et on sait parfaitement qui est à la mode ou qui ne l’est pas.
Être à la mode c’est se placer dans la norme. Et si la singularité est aujourd’hui de plus en plus célébrée, elle a intérêt à être assumée et affirmée avec force, conviction et style. On essaie de nous faire croire que les trends, justement, ça n’est pas trendy alors que c’est littéralement grâce à ça aujourd’hui qu’on a rappelé la ballerine sur le devant de la scène, que toutes les lycéennes se baladent en jogging élimé, que les petites lunettes de vues ‘siren office’ sont adorées et que le sarouel sera de retour.
Le problème n’est pas que nous manquons de style. Le problème, c’est que nous regardons trop. Le nouveau sans inspiration, sans reproduction, hors-norme est devenu rare. Aujourd’hui, on a réalisé que l’industrie de la mode était l’une des plus polluantes au monde, qu’acheter sans arrêt alimente cette industrie, qu’on peut créer nos propres habits, upcycler les anciens ou acheter des veilles sapes. Bref le vieux est redevenu in MAIS à condition de le faire rentrer dans les cases de la tendance. Se détacher des trends est devenu un combat en soi parce que notre regard est formé par elles. Impossible de regarder la mode sur Internet mais aussi dans la rue, sans être perverti par les images que l’on gobe massivement.
A l’origine, les tendances circulaient de la Cour du Roi vers le peuple. Mais la lenteur de l’information rendaient leur diffusion beaucoup plus différée ce qui expliquait aussi le fait qu’une toilette à la mode en province ne l’était plus depuis longtemps à la Cour. La mode était l’outil des élites, un moyen d’approbation et une source de profit commercial. Ça n’a pas vraiment changé. Certain.es créateur.ices de contenus possèdent justement cette capacité à faire les modes. Imaginez votre pire pièce, mettez la sur la plus grosse influenceuse du moment et vous pourrez être sûrs qu’elle sera devenue désirable d’ici quelques semaines max. Seulement, il vous la faudra maintenant, tout de suite.
Le sujet n’est peut-être pas finalement d’accepter ou non que l’on s’habille mal mais de parvenir à s’affranchir de l’uniformisation globale. À garder en tête : nos algorithmes ne nous donne à voir que ce qu’on a déjà liké; porté par une papesse de la mode Insta, l’article le plus WTF peut devenir celui à avoir en une semaine; le fait d’être à la mode a toujours été là, c’est seulement le poids des tendances dans l’espace public qui a augmenté. Tant que notre regard sera dicté par les images que nous consommons, notre style restera une reproduction.
